Où sont mes émotions ?

Publié le par Sandrine

Et si je te faisais un bon couscous ? Tu connais un peu ?

Oui ...

Je réponds. J'ai grandi en banlieue parisienne, la chaude, nord, celle qui agresse aujourd'hui. Mais quand j'étais gamine, je me souviens : Souade m'invitait souvent à venir manger les pignons assise en tailleur sur le tapis du salon. C'était le seul mobilier. J'en garde le souvenir, encore magique, d'un tapis volant aux limites lointaines, partagé dans le chahut, avec Driss.
J'aimais bien aller du coté de chez Souade et de ses piments rouges qu'elle dévorait crus, et parfois en fleurs, à l'ombre des stores oranges rayés de blanc.

... Oui

Alors Vendredi ?

Ok, pourquoi pas ?

Je ne parle pas beaucoup. J'ai toujours vécu dans la parcimonie du mot, choisissant au plus juste à chacune des phrases prononcées. J'aime à croire que l'on me comprend.

***

Samir ...

Samir, je ne le rencontre qu'à la cabine téléphonique qu'il fréquente avec la même assiduité que moi, à l'angle des avenues de Nîmes et Saint Lazare. Chaque soir, le soleil se couche dans ma fenêtre et je fais le pied de grue, accoudée au chambranle.

Soleil du sud, soleil entier et gourmand qui m'a fait renoncer à l'hospitalité des gens du nord.

Je surveille, en hauteur, les allers et venues incessantes des beaux parleurs. Ville étudiante. On donne Tous des nouvelles...
Il y a les habitués : la fille avec les cheveux longs qui reste quinze minutes chrono, raccroche, sort et va chercher son pain. Une fois par semaine, un vieux monsieur - la curiosité m'a poussée un soir à descendre alors qu'il attendait depuis presque un quart d'heure - téléphone à sa fille et lui demande des nouvelles de Marc et Henri; ses petits enfants ?
Il y a les voitures qui stationnent à proximité : conducteurs égarés, en mal du chemin d'amour ou plus viles, dans le prétexte d'une panne. Qui de reculer le moment d'encaisser le quotidien et de rentrer plus tard, qui d'embrasser bien fort, qui de laisser un message... qui de...

Tous les jours. Tous les soirs. Sans interruption. Quatre cabines, copines,dûment occupées à tailler la bavette sous les platanes alentours. Elles racolent ? N'ont pas besoin... Les clients sont là ! Elles m'emmènent aussi, voyager, comme les autres. Elles sont gourmandes, n'offrent pas d'avantages, même aux consommateurs fidèles. Je les paye, comme les autres. Même enseigne.

Mais le bout de trottoir ne désemplit jamais.

***

Samir parlait arabe. Je l'avais déjà observé, derrière ma vitre. Il parlait fort. On était dans la partie septentrionale de la Méditerrannée... C'était un arabe pauvre. Immigré sans le sou, jeune, à peine plus vieux que moi. Il portait en permanence un anorak bleu pétrole.

Samir parle arabe et parle fort dans la cabine. Je ne comprends pas ce qu'il dit. Je ne sais pas à qui il parle lorsqu'il gesticule : il parle arabe.

Une fin d'après midi, la lumière est belle, il m'adresse la parole.

***

Pourquoi le temps se fige-t-il ? J'ai quatre murs autour de moi, un espace que je ne connais pas. Un espace clos. La lumière jaune. La lumière sombre. Je ne vois plus les coins. La lumière diminue. Le noir envahit l'espace. Je ne vois plus les murs. La décoration devient liquide. Un cadre sur un mur se déverse sur le sol chamaré aussitôt délavé. Je ne vois plus la musique; elle chantonnait encore, à l'instant. Je ne vois plus mon corps ...

...qui se tend, qui s'enferme.

Mes doigts se recroquevillent, serrent, mes ongles s'enfoncent dans ma paume. Je suis encore vivante. J'ai les yeux grand ouverts. Je suis aveugle.

Je ne vois plus que lui.

Je ne vois plus les gens passer par-delà ma fenêtre. Mes jambes refusent de marcher. Mon corps se refuse à mon cerveau. Mon corps, agressé, prend le commandement. Mon corps, en sursis, refuse toute resistance, toute violence supplementaire.
Mon cerveau a perdu. Ma raison a perdu.

Je ne vois plus que lui.
En face de moi. Sa main sur moi.

Que fait-il ?

Je vois sa main se lever, s'approcher de mon cou. Mon sang se glace. Mon corps est pétrifié.

Le dialogue ! Je tente le dialogue. Réponse immédiate, minimisée :

Tu dois le faire... Tu peux le faire !

Comme si j'étais redevable. Comme déposer la monnaie du pourboire sur la table... Une seconde, l'image me traverse l'esprit - je m'égare sur le bitume -, mais sa main sur moi me rappelle où je suis ... comment je suis ... Seule et tétanisée, effrayée de l'inertie provoquée par le chaos intérieur. Paralysie temporaire, non assumée.

Tu peux BIEN le faire...

Ne me touche pas!

C'est trop tard. Regarde!

Il me signifie du geste son sexe tendu dans son pantalon.

Tu ne peux pas faire ça.

Trop vite. Tout va trop vite. Ca tourne. J'ai envie de vomir, mais je ne peux pas bouger. Mes jambes refusent d'avancer. J'ai peur. Soudain. J'en prends conscience.

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Publié dans First-L

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