Le premier geste

Publié le par sandrine

Mes yeux sont fermés, entravés dans un bandeau vitreux qui laisse transpirer le jour - une lumière opaque, jaunissante par endroit. Je ne parviens plus à distinguer les formes alentours.
J’écoute...

Très loin, au bout de l’effort qui a tordu mon cou, je crois entendre une respiration, au milieu de rien ; un souffle escamoté, ravalé dans le délice du voyeur - prendre sans être pris.
Le noir se fait devant moi, gommant les parcelles de mémoires qui proscrivaient l’abandon vers la découverte. Le silence me recouvre, m’engloutit dans les arcanes de l'ineffable, épais tapis de mystère qui imprime à la scène le halo de l’impudence.

Mais où est-elle, cette solide maîtresse ?

Je m’agite car voilà quelques minutes que Frédérique m’a bandé les yeux au sortir de la douche et laissée pantelante au centre de la pièce. Je suis tendue, dans l’attente d’un signe qui me dirait quoi faire. C’est la première fois que Fred m’entraîne dans ce genre de jeux ; nous devons nous dompter dans ce nouvel exercice, accorder toute notre confiance, donner le corps comme premier acteur. Je la sais qui me regarde, sans pour autant pouvoir la mystifier. Je m’abandonne à la caresse de son oeil expert, seul acte encore à ma portée.

Un bruit de pas, un pied qu’on laisse traîner consciemment, qui attire, qui fixe le regard masqué dans une position soumise - la tête inclinée vers l’axe de la jambe frôlant la moquette. J’auditionne à nouveau le courant d’air : il me rappelle que Frédérique s’approche, qu’elle m’ensorcelle dans la languissante recherche d’un plaisir incertain. A droite puis à gauche, elle se déplace autour de moi, laissant parfois l’empreinte de sa main sur mon corps, au détour d’un chemin.

Le silence omniprésent offre le confort du connu ; je commence à identifier les objets qui m’entourent. La pièce n’est pas grande : derrière mes genoux, la table de bois exotique, en contact avec mes jambes, offre un rempart que je ne peux franchir. Deux canapés aménagent aussi la garçonnière. De-ci, de-là des livres à terre ont dépouillé la décoration déjà minimaliste.
Frédérique doit être quelque part devant moi. Je l’imagine qui me regarde, prenant plaisir de mes doutes simiesques, des questionnements qui en résultent. Je cherche l’expression que va prendre son visage à me voir ainsi exhibée. Sera-t-elle satisfaite ?

Une main vient prendre possession de mon épaule. Elle est insistante, malaxe fermement ma peau comme pour prendre possession de ce lieu.
-tu es belle.
Frédérique glisse un mot d’amour dans mon oreille, rassure en me donnant sa voix. Ses doigts glissent vers mon avant bras, se mêlent aux miens, les serrent. Je sens ses phalanges osseuses qui, ce soir, ont un goût particulier.
-veux-tu être à moi ?
Je ne peux répondre. Je ne sais que répondre. Le souffle m’a manqué lorsque j’ai senti la lèvre de Frédérique effleurer le haut de ma mâchoire. Mes propres lèvres se sont entrouvertes dans l’attente d’une caresse prolongée. Je suis subjuguée par sa hardiesse, par l’effet des mots encore sur moi. J’esquisse un léger mouvement de la tête qui, j’espère, apparaîtra comme l’abandon au plaisir.

*

J’ai relevé la tête, laissant libre ma gorge. Je l’offre à Frédérique et j’attends le baiser qui va me délivrer. Les nervures de mon cou, prêtes à rompre, supplient. Elles attendent, comme une victime, la morsure de la dent qui caressera avant de mordre.
C’est la légèreté de sa peau contre la mienne qui m’électrise : une décharge dont l’épicentre suit la vertigineuse ascension de la langue vers la nuque. Une brise, un souffle qui emporte l’oreille et je la voudrais toute entière sur moi !
Mon corps frisonne malgré la chaleur ambiante. Je sens ma chair se rétracter au contact des mains de Frédérique. Mon dos est envahit de microscopiques aspérités - par centaines, par milliers,  - antennes réceptrices du fabuleux toucher ; il s’enflamme, se courbe, se tord d’être ainsi galvanisé.
Frédérique est contre moi. Je sens la toile rêche de son jeans qui frotte mon sexe. L’ourlet grossier de la braguette vient  entamer la douceur de la main posée sur mon bras. Elle insiste, frictionne en maintenant cette pression continue sur moi. La brûlure commence à torturer ma peau, lentement, entaille mon ventre au rythme des balancements successifs. La main caressante s’est faite maîtresse. Elle jugule le geste, étreint le poignet, l’emprisonne solidement derrière mes hanches tandis que le vêtement rugueux use mon pubis. Je ne sais comment, ni pourquoi l’excitation gagne mon bas-ventre. Le brasier luminescent se déploie au fond de moi, me rend lascive.

J’attends tout d’elle.

*

D’une main, elle ordonne ce qui apparaît comme une danse sacrée, et vient placer son pouce contre mon téton figé. Un mouvement circulaire déchaîne l’érection de l’organe, saillant. Je subis, dans l’extase, ce nouvel assaut qui malmène une partie différente de mon corps. Ma poitrine pousse vers la main savante, s’érige, plus forte ; mes seins d’ordinaire si transparents, se gonflent alors que l’étreinte se poursuit. Elle presse, à la limite de me pincer. Je sens le jus affluer en moi, c’est le désir qui parle. Sous la caresse, mon corps se liquéfie et mon ventre en redemande.
Je voudrais me déployer dans une pose aguichante, la bouleverser de mes charmes, m’emparer de son emplois du temps.
Je balance ma croupe contre elle, la claque contre son sexe, toujours enfermé dans son pantalon. Mon thorax se soulève dans un souffle qui bientôt, charmeur, ahane d’envie, montre son désir de plus en plus insistant.

D’un coup sec, elle retient ma hanche et son geste provocateur : elle maintient toujours ma main dans mon dos. Elle comprime mon poignet pour interdire tout mouvement, et pose sa main gauche bien à plat sur mes cotes. La petite impudente que je suis s’est fait corrigée.
Frédérique instaure les règles : mon immobilité, mon attente - la soumission à chacun de ses gestes.
Mon corps se retrouve brutalement privé de toutes palpations. J’entends des pas se diriger lentement vers le fond de la pièce, dans le bruissement du jeans. Ma curiosité est piquée. Un objet vient d’être soulevé avec précaution mais le silence alentour a dévoilé les moindres vibrations de l’air. Je me concentre sur cette vision de Frédérique, la mémoire m’en rendant la silhouette, et tente de percevoir un autre son. Elle ne me simplifie pas la tache : je l’imagine à quelques mètres de moi, dans l’ombre du coin,  en train de m’observer, quelques boutons dégrafés, la braguette tombante, le torse nu. Je voudrais qu’elle abrège mes souffrances mais j’ai consenti à sa manipulation. Je ne peux qu’attendre sa délivrance.
Et elle revient. Devant moi. Je sens à nouveau sa présence. Elle effleure mon aréole avec quelque chose de dur, de rêche. L’objet sans doute. Un bruit sourd retentit. L'ustensile est tombé à terre après avoir heurté ma jambe. Il repose en partie sur mon pied. On dirait un vêtement au tissu épais. Peut-être un morceau de toile de jute, comme un sac, ou un bourrelet de lin.
Je n’ose bouger, même le petit doigt. Pourtant j’aimerais découvrir le secret de l’objet mais Frédérique ne m’en laisse pas le temps.

La pression de deux mains, sur mes épaules, affole mes envies. Elles m’allongent précieusement. Le contact du bois est glacial. Le froid pique mon dos. Allongée sur la table, les jambes plongeant dans le vide, je suis offerte à tous ses vices.
Je suis nue, avec l’impression, troublante, d’être installée sur la table, comme on place soigneusement un objet de décoration. J’assiste, dans l’absolu silence, à la mise en scène : ma mise en réalisation.
Frédérique se faufile entre mes cuisses et remonte mes jambes sur mon bassin ; mes genoux écrasent mes petits seins déjà en éruption. La brutalité du geste m’excite.

Encore !

*

Le silence se fait presque oppressant. Il provoque, augmente le désir que je ressens à me sentir manipulée. J’ai accepté le contrat que m’offrait Frédérique. J’ai souhaité être initiée et outrepasser la difficulté du don du corps qu’il impose. Je suis prête à m’abandonner toute entière ; elle le sait et doit en profiter.
Déjà je sens ses mains, qu’elle avait laissées sur mes genoux, écarter lentement mes cuisses. J’imagine la scène malgré moi : je suis allongée sur la table, les yeux bandés, Frédérique, à mes pieds, m’observant sans cesse, me fustigeant de caresses avares. Je suis avide de ces électrochocs lancinants qui me frustrent tout en me libérant de l’envie croissante et obsédante de jouir.

La rêverie m’excite ; les secondes s’écoulent en minutes. Je sens parfois son pantalon fouiller mon sexe et attiser le feu qui, en moi, convoite chaque gourmandise. Un doigt revient sur mon sein, l’étrille puis s’arrête. Mon impatience s’accroît. Je refuse de rester dans l’attente ; mon corps aspire à la consolation.
Mais Frédérique se lève et me laisse dans l’indifférence de mon envie. Je l’entends ramasser l’objet qui repose sur le sol, avancer en faisant le tour de la table. Elle s’arrête près de ma tête ; mon cœur s’emballe.
Je sursaute lorsque je l’entends, dans un murmure, me demander
-es-tu bien installée ?
Son souffle glisse dans mon oreille, vrille mon tympan et va se perdre au fond de mon ventre. Elle prend ma main, retourne mon bras alors que j’acquiesce à la question posée, incapable de penser à autre chose qu’à ce désir envoûtant. Ses doigts caressent ma paume, apaisent les craintes. Mes épaules se détendent.

Alors elle enferme mes deux poignets dans une corde épaisse et tend mes bras le long de mon visage, vers les pieds de la table. La sensation du chanvre sur ma peau est étrange. Le tissage est rêche mais l’attache, suffisamment leste, donne le mou nécessaire au plaisir. Les entraves interdisent tout mouvement des membres supérieurs ; j’en fais l’expérience alors que je me contorsionne dans le besoin permanent de provoquer. Mes mains résistent, tentent de se dégager. En vain. Je suis à la merci de Frédérique, la poitrine offerte à ses massages habiles.
Mais le calvaire s’interrompt encore. Quelques secondes.

*

M’attirant soudainement contre son sexe, Frédérique glisse une deuxième corde, autour de mon corps : les liens passent sous mes genoux, tire mes jambes vers l’extérieur. Je sens les nœuds se resserrer, faire pression sur ma peau ; les cordes se croisent dans mon dos, reviennent sur mon ventre, effleurent l’épiderme. Je suis au supplice, mais Frédérique parait ne rien voir : elle continue à nouer, avec précision, chaque croisement, assurant chaque prise, m’obligeant à attendre dans une position où je ne peux rien cacher. Ses doigts filent sur ma peau, forment des anneaux, des boucles qui me soumettent et disciplinent mon corps à sa volonté.
Frédérique tire encore sur mes hanches, me ramène brutalement vers elle. Mes chairs sont assaillies de mille sensations nouvelles, que je ne peux qualifier, dans mon inexpérience. Certaines sont douloureuses, d’autres sensuelles. Je désobéis, je me dandine ; ma captivité est moins appuyée mais les mains reviennent à la charge, asservissant la mutinerie précaire à laquelle je me hasardais.

« es-tu bien à ton aise ? »
La voix de Frédérique résonne dans le silence. L’onde m’explose ; le plaisir s’écoule, sur moi. Je sens le liquide qui, lentement, goutte et  lubrifie mon lit, si dur, si froid, sévère.
Je pince ma lèvre, en réponse, espère dans un souffle que Frédérique va assouvir - maintenant ! - sa promesse d’un plaisir différent. J’ai envie d’elle, qu’elle s’enfonce en moi, prenne mon ventre tendu vers l'expectative.

Je veux être dans l’acceptation.

Mais Frédérique continue inlassablement son labeur. Les cordes passent aussitôt sur mon sexe, écartèlent les lèvres, frotte mon anus qui se serre au passage...
Un sursaut, une envie : plaire pour atteindre le but ultime, dans la déliquescence de mon sexe qui n’en peut plus d’attendre.

Qu’elle me baise encore et encore.
TOUJOURS.

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Publié dans First-L

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