Paris, métro anvers

Publié le par sandrine

Machinalement j'ai levé la tête, regardé le ciel bleu, limpide. Le soleil est éblouissant.
Je m'incline et j'enfile les quelques marches qui me séparent encore du niveau de la rue. La place grouille de monde; des badauds pour la plupart, qui projettent de visiter les lieux aussi efficacement que possible.

Du regard j'embrasse la foule alentours. Où aller ?

De l'autre coté de la rue, sur la gauche, presque cachés par les abris bus et monstres attenants, j'entraperçois la verdure d'un square. Je me précipite, attrape le petit bonhomme vert, traverse la voie chargée d'une circulation en arrêt et me retrouve face aux grilles ouvertes du jardin.

Je dois m'arrêter.
Et subir dans l'instant la brusque chute de luminosité qu'apporte l'ombre des arbres gigantesques.
Une présence, derrière moi, me ramène à la réalité. J'obstrue le passage, plantée devant l'accès du parc. Je me retourne, prête à libérer la route.

C'est elle !
Bien sûr, je le sais.
Bien sûr, je l'espérais.
Je l'ai cherchée.
Elle a un léger sourire qui retrousse à peine sa lèvre inférieure. Une manière de s'avouer dans la réserve. Nous nous regardons, comme toutes ces fois, comme tout à l'heure, à la différence près que nous sommes ici sur terre.

" Salut " ?
NON. Je ne veux pas parler mécaniquement. "Salut" et tout serait à refaire. Je ne sais pas et je m'en moque. Mais il faut agir, il me faut faire quelque chose, ne pas rester dans l'attente, ne pas rester figer.
J'ai provoqué ce moment, il ne se reproduira peut-être plus alors je dois en profiter comme s'il était le dernier. J'ai souri, aussi, et me suis décidée à balbutier mes premiers mots.

- on fait le tour du jardin ? Moi c'est Claire.
Elle a acquiescé d'un signe imperceptible de la tête avant de prononcer distinctement son prénom : Lola. Nos yeux ne s'étaient pas quittés

Nous avons entamé notre marche, l'une à coté de l'autre. Le silence s'est imposé.
Nous déambulons dans les allées jalonnées de bancs. Quelques gamins hurlent dans l'espace jeux pendant que leurs mères et nourrices discutent entre elles sous le couvert du feuillage. Les lacets de goudron nous emmènent doucement vers les issues opposées. Où aller?

Je sens par moments le corps de Lola se rapprocher du mien, comme dans un lent mouvement de va-et-vient me rappelant le roulis du métro qui accompagna chacune de nos rencontres.

Car Lola et moi nous sommes d'abord vues, aperçues; un premier regard dans une rame de métro, aux alentours de midi. Un premier regard que j'ai imaginé, sublimé le reste de la journée, avec autant de passion et d'emportement que peuvent en procurer les rencontres uniques et hasardeuses.
Lorsque deux ou trois jours plus tard, nos chemins se croisèrent à nouveau, j'ai manqué d'air toute l'après-midi et les jours qui suivirent. Au fil des semaines, la fréquence de nos rencontres ne cessa d'augmenter. A chaque fois se jouait quasiment le même scénario : j'entrais dans le wagon déjà surchargé, elle était là, de l'autre coté du carré de sièges, debout, se tenant d'une main à la rambarde centrale. Nous nous regardions à la sauvette, intimidées par la violence de nos échanges prolongés. Je l’observais de loin, aussi souvent que possible, parfois à l'abri d'une lecture peu motivée. Nous nous rejoignions souvent dans un dernier et discret sourire, avant sa descente. Alors j'entrais dans une phase d'attente qui s'accrut de manière irrémédiable jusqu’à aujourd’hui, où j'ai parié avec moi de provoquer une rencontre physique à l'air libre.

Les portes sont devant nous. Quelques pas de plus et nous serons dans la rue. Elle et moi.

Où aller ? Bref instant de latence dans le choix de la direction à suivre lorsque je surprends, aux détours d’un clignement d’œil, une femme pénétrant dans l’immeuble en face.

Ni une ni deux, j’attrape la main de Lola, l’entraîne avec moi, dans une course folle, jusqu'à l’entrée. La plaque sur le coté annonce un cabinet d'architecture. J’enfonce le bouton - sésame du digicode, le pêne se déclenche - et pousse la lourde porte de bois vert, la main de Lola solidement attachée à la mienne. Le bâtiment a l’air cossu. Sur la gauche un passage, vitré, donne sur un espace sombre.
Nous nous y enfonçons.

Dans la précipitation, je n’ai pris garde à la réaction de Lola. Elle a simplement suivi la route que lui intimait l’exaltation de ma démarche. Maintenant arrêtées, je me rends compte de la violence de mon envie, de notre envie. Nos cœurs battent la chamade à chaque point de compression, douce folie.

Un seul regard et nous nous jetons à corps perdu dans le brasier.
Ma bouche s’agrippe à la sienne, saisit ses lèvres que je viole pour la première fois. Je goûte leur parfum, m’enhardis de leur douceur alors que ma langue s’immisce dans leur dessin, s’acharne dans cette voie qui bientôt se rend, s’ouvre, béante, comme une caverne asséchée.
Mes mains dessinent le contour de ses hanches, s’accrochent à ses fesses lorsque nous basculons dans le désir impétueux qui ravage notre lucidité. Je la plaque contre le mur, geste provocateur qui lui cloue les bras dans le dos. Mes baisers descendent le long de son cou, entament …

Silence ! Une ampoule vient de s’allumer dans le hall que nous avons investi comme terrain de jeux. Une porte claque ; quelques instants plus tard, la lumière s’éteint.

… cette gorge déployée.
Je n’en peux plus de sa chaleur, je la veux. Le temps joue contre nous. Il faut que j’en prenne conscience, MAINTENANT.

Encouragée par la main de Lola dans mes cheveux, je glisse vers la braguette une main ardente, furieuse. Je dégrafe un à un les boutons. Je fouille sa culotte. Sa chatte est rasée, douce comme ses lèvres. Je fourrage à la recherche de son sexe, animal en rut. Son souffle est court. J’y entends une supplique : « prends-moi ».

Alors, je m’introduis en elle, dans son plaisir dégoulinant. Je l’explore, la chahute, l’amène au bord de l’atermoiement, repars, revient, effleure, me faufile, excite sans jamais lui laisser le moindre répit. Sa respiration s’emballe. Son plaisir aussi… Elle est prête…
Elle jouit.
Elle jouit sous moi dans un râle interminable.

Explosion lumineuse ! Un instant stupéfaite, je me laisse distraire par le bruit de l’ascenseur qui descend avant de comprendre que des inconnus arrivent sur nous.

*

En face, deux femmes sortent en courant de l’immeuble.
Assise sur le parapet qui borde le square d’Anvers, j’attends en vain Lola… elle ne viendra plus, plus jamais.

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Publié dans First-L

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